Le jugement sévère des Français sur la jeunesse - LeMonde.fr
La fracture entre les générations serait-elle en train de se creuser ? Un sondage réalisé par Ipsos-Logica Business Consulting à l'occasion du premier colloque sur "les enjeux de l'élection
présidentielle", organisé, jeudi 24 novembre, par Le Monde à Bordeaux, montre que l'opinion publique française porte un regard compatissant mais critique sur la situation de la jeunesse en France.
Réalisée par téléphone auprès d'un échantillon représentatif de 1 014 personnes, les 18 et 19 novembre, l'enquête, réalisée en partenariat avec France Inter, dresse le portrait d'une société qui peine à comprendre sa jeunesse.
Une conscience aiguë des difficultés de la jeunesse. Les personnes interrogées n'ont pas de doute sur la situation pénible des jeunes Français dans un contexte de crise économique et sociale durable, marqué par un taux de chômage supérieur à 20 %. "Sans surprise, un consensus se dégage sur l'idée que les jeunes d'aujourd'hui sont confrontés à de grandes difficultés et que leur situation est plus difficile qu'auparavant", souligne Christelle Craplet, directrice d'études à Ipsos.
Ainsi, 81 % des personnes interrogées estiment qu'il est "difficile d'être un jeune aujourd'hui en France" ; 71 % pensent que leur situation s'est détériorée par rapport aux générations
précédentes . Une dégradation particulièrement ressentie en matière d'emploi (plus difficile qu'avant pour 92 % des sondés), de logement (89 %) ou de pouvoir d'achat (84 %) - domaines pour lesquels la solidarité familiale ne compense que partiellement la difficulté à s'insérer professionnellement. Les seuls points d'amélioration perçus concernent des thèmes plus secondaires, notamment les loisirs ou les relations amoureuses.
Un discours critique sur le comportement des jeunes. A la question "Avez-vous le sentiment que les jeunes d'aujourd'hui sont différents de ce que vous étiez vous-même au même âge ?", 83 % répondent "plutôt différents" ou "très différents". Un résultat sans surprise. Mais cette perception s'accompagne de jugements sévères sur cette jeunesse "différente". Dans l'ensemble, les jeunes sont jugés égoïstes (63 %), paresseux (53 %) et intolérants (53 %). Des qualificatifs confirmés par les moins de 30 ans, lesquels se jugent eux-mêmes égoïstes (70 %), paresseux (65 %) et intolérants (51 %) - ce qui témoigne d'une image dégradée, y compris au sein de la jeunesse elle-même.
Signe d'une société vieillissante ? Les plus anciens témoignent de leur incompréhension face à une jeunesse dont les codes, les habitudes, les modes de vie ne sont pas compris. Le signe aussi d'une société qui craint sa jeunesse et sa capacité à bousculer l'ordre : les jeunes ne sont pas perçus comme disciplinés mais jugés révoltés, selon une large majorité de sondés (70 %) - alors même que, contrairement aux "indignés" espagnols ou aux manifestations en Grèce, aucun mouvement important de jeunes n'a eu lieu en France depuis les dernières grandes mobilisations lycéennes en 2008 ou 2006.
La jeunesse, thème porteur pour l'élection
présidentielle ? A l'inverse de Nicolas Sarkozy - qui a choisi de cajoler les retraités en leur permettant d'échapper à une partie des plans de rigueur budgétaire -, François Hollande a fait de la jeunesse un thème central de sa campagne à travers ses promesses sur les contrats de génération et l'embauche massive d'enseignants. Ce qu'il devrait rappeler, jeudi 24 novembre, en prononçant un discours sur la jeunesse devant les participants au colloque de Bordeaux. Ce choix est clairement porté à son crédit : 42 % des sondés estiment qu'il est le candidat qui défend le mieux les intérêts de la jeunesse, loin devant Nicolas Sarkozy (26 %) et un surprenant François Bayrou (20 %), qui dépasse Marine Le Pen (14 %).
Mais les attentes en matière de politique paraissent limitées. D'abord parce que, dans leur ensemble, les Français interrogés considèrent que les politiques publiques sont relativement équilibrées - même si les personnes âgées semblent légèrement privilégiées. Ensuite, parce que, s'ils sont favorables à des actions pour l'emploi ou l'éducation, leur volontarisme s'arrête dès lors qu'est évoquée une hausse de la fiscalité : une majorité (59 %) refuse d'augmenter "significativement" leurs impôts pour financer une politique plus ambitieuse pour la jeunesse.
Vieux, privilégiés, égoïstes - LeMonde.fr
Une société qui a peur de sa jeunesse est une société bien mal-en-point. La France vieillit, et le corps électoral qui choisira dans cinq mois le
président de la République portera la marque de ce vieillissement. Dans la France de 2011, selon le portrait social de l'Insee, les moins de 20 ans représentent 24,6 % de la population (contre 27,7 % en 1991), et les 65 ans ou plus, 16,8 %, soit 2,8 points de plus qu'il y a vingt ans.
La société française est portée par une double dynamique : celle de sa natalité, un atout par rapport à l'Allemagne, et celle de l'allongement de l'espérance de vie. Et pourtant, la fracture générationnelle resurgit. Le sondage réalisé par Ipsos Logica Business Consulting à l'occasion du colloque organisé par Le Monde à Bordeaux, jeudi 24 novembre, est à cet égard inquiétant.
Lucidement, 81 % des personnes interrogées jugent qu'il est "difficile d'être un jeune aujourd'hui en France" et 71 % considèrent que la situation s'est détériorée par rapport aux générations
précédentes. Les enfants des soixante-huitards vivent moins bien que leurs parents. C'est particulièrement vrai en termes d'emploi - où un chômage supérieur à 20 % et une
précarité en hausse frappent en priorité la jeunesse -, de logement et de pouvoir d'achat.
Le constat dressé en 2006 par Bernard Spitz, dans son livre Le Papy-krach (Grasset), sur ce qu'il appelait "le casse du siècle", est toujours valable. "Les jeunes, écrivait-il, qui entrent aujourd'hui sur le marché du travail auront à régler les charges de la dette, à payer les salaires des fonctionnaires engagés avant eux et les retraites de leurs parents." Pour
préparer l'avenir de sa jeunesse, la France a des caisses vides. En 2009, selon l'Insee, 17,7 % des enfants de moins de 18 ans étaient en situation de pauvreté monétaire, contre 9,9 % des retraités.
"Plus d'un pauvre sur deux a moins de 35 ans", observe Christian Baudelot dans l'ouvrage de La République des idées Refaire société (Seuil). La jeunesse n'a connu que la crise et l'enchaînement des insécurités sociales, et cette crise a "constitué un obstacle de taille à la conquête de l'autonomie par les jeunes". Or tout se passe comme si les Français, et en particulier les retraités,
préféraient s'accrocher égoïstement à la défense de leurs acquis plutôt que donner à la jeunesse le maximum de chances, notamment à travers l'éducation, de connaître un meilleur avenir.
Les personnes âgées ont beau être plus privilégiées que les jeunes, elles ne veulent pas qu'on porte atteinte à leur cocon. Elles ne se disent pas hostiles aux politiques pour l'emploi ou l'éducation, mais la solidarité intergénérationnelle a ses limites, marquées par l'égoïsme de ceux qui vivent bien.
Ce thème risque de se voir utilisé de façon caricaturale dans la campagne
présidentielle. Le socialiste François Hollande a multiplié les déclarations de bonnes intentions en faveur des jeunes, sans se montrer très concret, alors que Nicolas Sarkozy soigne l'électorat âgé par sa politique fiscale. Mais, au-delà de la politique, la France doit combattre ce no future qu'elle
prépare à sa jeunesse.